Le Monde dans les Livres

Dimanche 23 janvier 2011 à 1:09

http://lemonde-dans-leslivres.cowblog.fr/images/extensiondudomainedelalutte.jpgExtension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq
   Vous aussi, vous vous êtes intéressé au monde. C’était il y a longtemps ; je vous demande de vous en souvenir. Le domaine de la règle ne vous suffisait plus ; vous ne pouviez vivre plus longtemps dans le domaine de la règle ; aussi, vous avez dû entrer dans le domaine de la lutte. Je vous demande de vous reporter à ce moment précis. C’était il y a longtemps, n’est-ce pas ? Souvenez-vous : l’eau était froide.
   Maintenant vous êtes loin du bord : oh oui ! comme vous êtes loin du bord ! Vous avez longtemps cru à l’existence d’une autre rive ; tel n’est plus le cas. Vous continuez à nager pourtant, et chaque mouvement vous fait vous rapprocher de la noyade. Vous suffoquez, vos poumons vous brûlent. L’eau vous paraît de plus en plus froide, et surtout, de plus en plus amère. Vous n’êtes plus tout jeune. Vous allez mourir, maintenant. Ce n’est rien, je suis là. Je ne vous laisserai pas tomber. Continuez votre lecture.
   Souvenez vous, encore une fois, de votre entrée dans le domaine de la lutte.
 
Parce que c’est un livre qu’on a sous les yeux, et puis parce qu’on lit, chez soi, protégé, on peut penser qu’on ne craint rien ; que l’auteur, les pages et les signes nous retiennent. Pourtant, c’est dans un bain glacial qu’on plonge peu à peu en lisant ce roman. Un roman fait d’anecdotes de la vie de l’auteur. Une autobiographie qui n’en est pas vraiment une.
L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme.
Autobiographique ou pas, quoi qu’il en soit, Houellebecq, ou son personnage, vont mal. Représentant de logiciels informatiques dans une entreprise, le narrateur se voit confiée la mission d’aller présenter un nouveau logiciel agricole dans des firmes perdues quelque part en France, la France de Jean-Pierre Pernaud. Et c’est là que le rideau se lève : l’entreprise. On voit ce qu’on ne voit jamais si on n’y est pas. On voit les réunions, les secrétaires, leurs minijupes et ce qu’elles provoquent ailleurs, la machine à café, les discussions de budget, de projet. On se croirait chez Balzac. C’est décrit à la loupe. La pension Vauquet est certes devenue une salle de réunion empestant le café froid, mais c’est de la bravoure. Le monde moderne, ses désirs, ses affres, ses perversions. Rien n’est épargné, tout grince, mais toutes les portes s’ouvrent. Celles de l’esprit du personnage déjà, dont on connaît tout –ou presque- de la vie pendant quelques jours. Celle d’une boîte de nuit, des toilettes, de l’hôpital. On suit un homme, un homme moderne et déprimé. On a distendu son être, on lui a enfoncé la tête sous l’eau. Le domaine de la lutte est en extension. La dépression est en marche. Et la libération sexuelle en expansion.
Pourtant il y en a à qui elle ne profite pas, cette libération. Ce sont eux qui subissent les attaques de l’auteur, et peut-être un certain soutien du personnage. C’est assez horrible parfois ; non pas que le texte transpire le sexe, non ; pas comme dans Les Particules Elémentaires (bien que dans ce roman les scènes érotiques touchaient à la poésie et à la métaphysique). Horrible de cynisme. Le grincement en devient par moments presque insoutenable. La loi du libéralisme qui s’étendrait au sexe : il y en a qui auraient de la chance, d’autres pas. Dans cette lutte pour la vie, c’est du chacun pour soi. L’homme est seul et voué à rien ; le domaine de la lutte s’étend sans cesse, inexorablement.
Cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser problème au roman. Comment en effet entreprendrait-on la narration de ces passions fougueuses, s’étalant sur plusieurs années, faisant parfois ressentir leurs effets sur plusieurs générations ? […] La forme romanesque n’est pas faite pour peindre l’indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne.
On le voit, Houellebecq est bel et bien attaché à la forme du roman. Si son livre est ultra pessimiste, spleenétique jusqu’aux vomissures, il est tout de même ultra lucide, sur le monde et sur son écriture. Il dit ne pas avoir de style, faire coïncider tout avec n’importe quoi, laisser son esprit vagabonder et la plume transformer les soubresauts de son être en style. Je suis encore une fois épatée de voir à quel point Houellebecq est presque le peintre de notre vie moderne. Sauf qu’il peint à l’acide, et que ça fait très mal…
C’est brutal mais tellement vrai… Effrayant. Effrayant aussi de penser et d’être convaincue, de plus en plus, que cet auteur sera d’anthologie.
Imaginez en 2040 : Une classe de 30 élèves, tous en face d’un écran. Petit ou grand, je ne sais pas. Un enseignant leur fait face, ou presque, puisqu’il (elle) a aussi un écran sous les yeux. Mais enfin, tout de même, elle parle : « Allez au sommaire du manuel et cliquez sur Houellebecq, Michel. Auteur de la fin du XXème siècle, début du XXIème. » Cela ça n’a pas changé. Un prof ça donne des ordres. Ce qui a changé, c’est le monde que les livres décrivent. Imaginez un texte de Houellebecq enseigné à l’école…
 
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