Le Monde dans les Livres

Samedi 4 septembre 2010 à 10:54

http://lemonde-dans-leslivres.cowblog.fr/images/danslecafedelajeunesseperdue.jpg A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue.   Guy Debord
(citation mise en exergue de l'oeuvre) 

Le titre, déjà ; rien que le titre…
Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano
 Ce titre est envoutant, prometteur, poétique à souhait. Ce titre et cette couverture ont agi sur moi comme un aimant. A peine avais-je ouvert le roman que le charme a opéré. Une nouvelle fois, j’ai été plus que séduite par cette ambiance que Modiano parvient à créer, avec de simples mots. Dès les premières pages, on est plongé dans l’ambiance de ce café de la bohême parisienne du VIème arrondissement, là où la jeunesse est avide d’art, de littérature, de succès, mais aussi de plaisirs menant aux paradis artificiels. Des personnages aux noms et à la personnalité énigmatiques, venus d’horizons divers, qui se retrouvent tous autour d’une table, le soir, tard, au Condé. Et il y a Louki.
Oui, elle a commencé à fréquenter le Condé en automne. Et cela n’est sans doute pas le fait du hasard. Pour moi, l’automne n’a jamais été une saison triste. Les feuilles mortes et les jours de plus en plus courts ne m’ont jamais évoqué la fin de quelque chose mais plutôt une attente de l’avenir. Il y a de l’électricité dans l’air, à Paris, les soirs d’octobre à l’heure où la nuit tombe. Même quand il pleut. Je n’ai pas le cafard à cette heure là, ni le sentiment de la fuite du temps. J’ai l’impression que tout est possible. L’année commence au mois d’octobre.
 
Excentrée à l’orée du café, à une table dans un coin sombre, elle est pourtant le point focal du roman, le centre de l’étoile que forment les cinq chapitres et les quatre narrateurs. L’un d’entre eux est la jeune fille elle-même. Mais qui mieux que le personnage lui-même peut nous éclairer sur son mystère ? Pourtant, malgré tous les indices que nous donnent ces divers points de vue (un jeune étudiant de l’école des Mines, une espèce de détective privé, un amoureux délaissé…) l’identité, l’image, le passé de Louki, ou Jacqueline, ne sont que fragments. Des fragments de cette étoile qu’on parvient, tant bien que mal, à reconstituer. En effet, Modiano sollicite toute l’acuité du lecteur, qui doit se faire enquêteur attentif et sagace, pour ne manquer aucun des indices qu’il dépose sur son chemin, entre les pages. Et ça, c’est tout Modiano : construire un récit aussi précis que possible, où chaque détail compte ; des pages de carnet de détective. etpuis, forcément, des blancs...
 De son point de vue que je trouve photographique, il nous livre des descriptions en manière de cliché, qui figent une expression à jamais, comme elle l’est dans l’esprit du narrateur, mais aussi ensuite dans l’esprit du lecteur.
Et puis un après-midi de brise et de soleil sur les quais, en face de Notre-Dame…je regardais les livres dans les boîtes des bouquinistes en les attendant toutes les deux. […] Dans l’une des boîtes vertes des bouquinistes, je suis tombé sur un livre de poche dont le titre était Un Bel Eté. Oui, c’était un bel été puisqu’il me semblait éternel. Et je les ai vues, brusquement, sur l’autre trottoir du quai. Elles arrivaient de la rue des Grands-Degrés. Louki m’a fait un signe du bras. Elles marchaient vers moi dans le soleil et le silence. C’est ainsi qu’elles apparaissaient souvent dans mes rêves, toutes les deux, du côté de Saint-Julien-le-Pauvre… Je crois que j’étais heureux, cet après-midi là.
Mais les divers points de vue brouillent les pistes. Dans ce roman, finalement, tout est flou et mystérieux. Louki se prend de passion pour l’ésotérisme et l’astronomie ; elle quitte son mari, épousé elle ne sait pourquoi ; elle traîne au café. Figure fantomatique de ces « zones neutres » qu’Edouard – son amant, à ce qu’on peut supposer- s’efforce de décrire. Avec elle il parcourt les rues de Paris, avec une préférence pour ces zones où le temps semble comme figé, où l’on se sent comme immunisé. Par fragments, grâce aux diverses voix qui s’expriment, on parvient à reconstruire le passé de Louki. Une vie étrange, à peine effleurée semble-t-il. Un personnage attachant, que j’ai vraiment eu envie de connaître. Mais elle est restée insaisissable, toujours dans l’ombre, toujours dans la retenue. Elle ne disait pas grand-chose, n’osant pas se laisser aller. Jusqu’au jour où…
Ahah suspense, mais ne nous emballez pas, cela ne vaut que pour la fin du roman. En résumé, un gros coup de cœur. J’ai adoré ce livre avant même de l’avoir lu. Cependant, c’est surtout la première voix, celle de « l’élève qui a quitté l’école des Mines », qui m’a émue. Modiano restitue à travers son regard l’ambiance de ce café de bohême dans les années cinquante, avec son zinc, ses habitués, ses liqueurs, sa chaleur quand dehors, il pleut. Et puis ce cahier, où celui qu’on appelle le Capitaine transcrit toutes les allées et venues, tenant le registre des clients du Condé. Un courant d’air, des bruissements de pages, tout l’atmosphère de cette petite salle de café bohême du VIème, où se réunit la jeunesse artiste, la « jeunesse perdue ».
Toutefois, je vais tout de même poser un bémol sur cette partition qui débute sans fausse note aucune, et dont la douce musique nous berce, telle une ballade de ces années là, un air de jazz peut-être… Enfin quoi qu’il en soit, à partir du second chapitre, l’atmosphère change. Tout se concentre autour de Louki, sa disparition, l’enquête etc… presque des accents de roman policier (ceci dit, ça n’a pas tellement été pour me déplaire. Je me suis même surprise à me dire que les romans policiers ne sont peut-être pas si peu littéraires que cela… enfin ceci est une autre histoire). En résumé, j’ai été déçue que le décor du roman ne reste pas le café… Néanmoins, les rues de Paris, c’est agréable aussi, d’autant que Modiano fait évoluer ses personnages dans des « zones neutres » et des quartiers pittoresques. Mais avec ce titre, je m’étais attendue à autre chose…
Ceci étant dit, je reviens sur ma première impression, et m’obstine : ce livre m’a époustouflée, émue, emportée. Je n’avais qu’une hâte, m’y plonger. J’ai conscience que Modiano ne fait pas l’unanimité parmi les lecteurs, d’autant que j’ai souvent lu qu’il écrivait un peu toujours la même chose. Dans le café de la jeunesse perdue est le deuxième de ses romans que j’ai lu, et franchement, je n’ai qu’une envie, continuer à le découvrir.

Ps : J’espère ne pas être déçue par lui au bout d’un certain temps, comme ça a été le cas dernièrement avec Philippe Djian… Eh oui, j’ose le dire, j’ai lu les 100 premières pages d’Echine (qu’on m’avait pourtant chaudement recommandé…) et j’ai déposé le livre… déçue, très déçue… j’ai trouvé que Djian finissait par toujours écrire un peu la même chose, en mettant en scène ce même personnage d’écrivain blessé… et puis le personnage de ce roman m’a beaucoup moins touchée que d’autres. Il semble trop facilement surmonter les épreuves qui se présentent à lui ; or j’aime quand les personnages semblent plus humains encore (ce que réalise souvent Djian avec brio !). Je reprendrai peut-être ce roman plus tard. En attendant, avec Djian, je fais une pause  (ses personnages le font bien avec toutes leurs conquêtes !) ; il ne m’en voudra pas, je pense !
 
Par B0uille le Samedi 4 septembre 2010 à 12:11
Je note ce titre dans un coin de ma tête, pour le moment il y en a pas mal qui font la queue pour être lus, mais son tour viendra peut-être =)
( Au fait c'est quand ta rentrée ? Il me semble que tu fais un master enseignement à l'UCO ou je me trompe totalement ?)
Par Uber Code Promo le Samedi 5 septembre 2015 à 20:19
Avez vous un lien pour que je puisse télécharger l'article en PDF ?
Par serrurier paris 15 convention le Lundi 7 septembre 2015 à 6:39
Excellent article je vous soutient .
Par Fred Samin le Dimanche 27 décembre 2015 à 17:16
Bon rapport, un grand merci pour ce boulot que vous faîtes.
Par Jolicoeur02 le Jeudi 13 octobre 2016 à 12:39
Quel ecrit intéressant, je vous remercie pour ce travail qui demande de l’investissement !
Par ClarkGalibert le Mercredi 14 décembre 2016 à 11:26
Vous faîtes de l’excellent job et c’est pour cette raison que je suis fan de ce blog
 

Et vous, qu'en pensez-vous?









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